Dépression post-partum: La vie en rose qui se teinte de gris

27/01/2021

Voix d'experts - Dépression post-partum : La vie en rose qui se teinte de gris

M.Manard


Après l'accouchement, une période un peu rude commence, celle-ci est appelée « post-partum ». Au-delà de tous les soins nécessaires à la cicatrisation de cet acte si particulier qu'est de donner la vie, le cerveau lui aussi est sans dessus-dessous. Ces perturbations hormonales, physiques et psychologiques vont pouvoir mettre à mal l'équilibre mental des parents. Dans un premier temps et de façon assez répandue survient le baby blues. Ensuite, dans certains cas se développe la dépression post-partum. Cet article se veut informatif. Si vous rencontrez des difficultés telles que décrites dans cet article ou similaires, parlez-en autour de vous et prenez contact avec un professionnel de santé spécialisé dans l'accompagnement périnatal si possible.


Le baby blues [1,2,3]

Le premier phénomène, le plus connu par ailleurs, est celui du Baby blues. Il affecte 15 à 85% des femmes dans les dix jours suivant la naissance de l'enfant, et intervient fréquemment autour du 5ème jour après l'accouchement. La première explication de ce phénomène est biologique. En effet, la chute hormonale, principalement progestative pour être précis, est particulièrement brutale pour le corps. Cependant, il ne faut pas négliger l'impact potentiel de la fatigue, de l'anxiété face à ce nouvel être totalement dépendant de nous et de la crainte de ne pas parvenir à devenir la maman que l'on espère être.

Les symptômes les plus fréquents sont : De la joie à laquelle s'accompagne une tendance à pleurer plus facilement que d'habitude, de l'irritabilité, de la fatigue, des confusions et des fluctuations rapides d'humeur.

Lorsque la maman bénéficie de « bonnes conditions », c'est-à-dire d'un support adéquat et d'une limitation de son stress, ce phénomène et les modifications biologiques qui y sont associées permettent de favoriser le lien d'attachement entre la mère et son enfant. Par contre, lors d'un support inadéquat, la réactivité émotionnelle augmente la vulnérabilité au développement d'une dépression post-partum.



La dépression post-partum

La dépression post partum apparait chez 10 à 20% des mères dans les six mois après l'accouchement [4, 5], voire 25% des mères après la première année [6]. Les symptômes principaux impliquent un sentiment de découragement, d'inaptitude parentale, des troubles du sommeil, de l'appétit et des difficultés de concentration [2]. Plus précisément, ce trouble est officiellement reconnu dans le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM5), et est appelé Trouble de dépression majeure avec un commencement péri-partum. En effet, environ un tiers des patientes présentant une dépression post-partum ont manifesté des symptômes en cours de grossesse [7], d'où le « péri-partum » et non « post-partum ». Officiellement donc, les symptômes de la dépression majeure sont : une humeur déprimée, une perte d'intérêt et/ou de plaisir pour les activités agréables, un changement de plus de 5% du poids en un mois, des insomnies, une agitation ou un ralentissement psychomoteur, de la fatigue et une perte d'énergie, des sentiments d'inutilité ou de culpabilité inadéquate, une diminution des capacités de concentration, des pensées récurrentes de mort ou des pensées suicidaires. Lorsqu'au moins cinq de ces symptômes sont présents et que ceux-ci ont débuté au cours de la grossesse ou au cours des quatre premières semaines post-partum, il semble probable de penser qu'une dépression post-partum s'est installée. Notons que dans la pratique et la recherche clinique, la dépression post-partum semble pouvoir survenir jusqu'à un an après la naissance [8]. Quoi qu'il en soit, tout symptôme dépressif survenant dans l'année suivant la naissance de l'enfant peut entrainer des effets délétères sur la mère, l'enfant et la famille dans son ensemble. L'accompagnement par un professionnel ne peut être alors que vivement recommandé [9].



A quoi est due la dépression post-partum ?

Cette pathologie est à la fois liée à la chute hormonale offrant un terrain propice, mais elle est surtout liée aux paramètres psycho-sociaux entourant la mère [10]. Un facteur de risque majeur pour le développement d'une dépression post-partum est le stress et le fait d'avoir vécu précédemment des évènements de vie difficiles. Ces deux éléments sont associés à des changements neuroendocriniens retrouvés lors de la dépression post-partum. Sans entrer dans les détails techniques, ces évènements de vie et le stress vont reprogrammer l'axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) et provoquer des changements épigénétiques [11].


Voilà deux termes bien barbares que je vais essayer d'expliquer le plus clairement possible.


  • L'axe HPA est un système cérébral complexe impliqué dans la régulation des réponses que notre cerveau va produire face au stress. Lorsqu'il est activé, l'hormone du stress, le cortisol, va être sécrété. Lorsque cet axe est activé de façon répétée, son activation et sa régulation risquent de connaitre des dysfonctionnements, entrainant une certaine vulnérabilité pour la régulation des épisodes stressants rencontrés ultérieurement, voire une fragilité potentielle pour certains troubles psychopathologiques [12].
  • L'épigénétique s'intéresse à la manière dont les gènes vont être utilisés ou non par une cellule. En effet, contrairement aux mutations qui entrainent une modification de la séquence d'ADN, les changements épigénétiques concernent des modifications réversibles de l'activité des gènes, sans qu'il y ait de modification de l'ADN en tant que tel. Plus simplement, les cellules de notre corps vont réagir à des signaux de l'environnement et adapter leur activité à la situation à laquelle elles sont confrontées. Ces conditions environnementales vont pouvoir provoquer des modifications au niveau de l'expression des gènes, sans pour autant modifier la structure même de l'ADN [13].


Ainsi, pour en revenir à la dépression post-partum. Le fait de vivre des évènements de vie stressants va potentiellement altérer la réponse de l'axe HPA mais également provoquer des modifications épigénétiques, pouvant provoquer des modifications biochimiques ou neuroinflammatoires [11]. Ces modifications vont ouvrir une brèche pour le développement éventuel de symptômes dépressifs péri-partum.

La dépression post-partum n'est pas un trouble à prendre à la légère. En effet, il peut engendrer des drames, étant responsable de 20% de la mortalité post-partum [14] mais est également liée à la présence de difficultés comportementales, émotionnelles et de développement cognitif chez l'enfant [15-22].

Chez la mère, la dépression post-partum est associée à une tendance à avoir une perception négative de soi et des autres, y compris de son enfant [23]. L'allaitement semble également impacté par le développement d'une dépression post-partum [24], bien qu'un consensus clair ne soit pas encore atteint entre les études à ce sujet [25]. Il semble toutefois intéressant de rapporter que certaines études montrent un effet protecteur de l'allaitement sur le développement d'une dépression post-partum (voir encadré) [26].


Effet protecteur de l'allaitement contre la dépression post partum

Point de vue hormonal : Certaines recherches suggèrent que l'ocytocine et la prolactine, hormones produites lors de l'allaitement, auraient des vertus anti-dépressives et anxiolytiques [27]. D'autres études suggèrent un effet potentiellement protecteur de l'allaitement sur la santé psychologique de la mère par l'atténuation de la réponse au stress [28, 29, 30] notamment avec des taux plus faibles de cortisol [31-35]. Le peau à peau avant la tétée serait particulièrement important. Plus le peau à peau serait long, plus les taux de cortisol seraient bas [36].


Point de vue psychologique : Un autre aspect important lors de l'allaitement est la synchronisation et la régulation du sommeil de la mère et de l'enfant, permettant à la mère de ressentir moins de fatigue et de prévenir l'apparition de symptômes dépressifs [26]. En effet, les parents d'enfants allaités bénéficieraient en moyenne de 40 à 45 minutes de sommeil supplémentaire et ressentiraient moins de perturbations de leur sommeil que les enfants nourris au biberon [37]. L'allaitement permettrait d'améliorer certaines conditions psychologiques afin de préserver les mères de l'apparition de symptômes dépressifs [26] : Sentiment d'auto-efficacité [38,39] ; Meilleure confiance en soi et moins d'irritabilité pendant le nourrissage [38]; plus grande implication émotionnelle [40] et une meilleure interactivité entre la maman et l'enfant avec plus de contacts physiques, plus de vocalisations, de jeux positifs, et une plus grande sensibilité de la maman face à la détresse de l'enfant).


Au-delà de l'allaitement, un effet de la dépression post-partum est également observé sur le parentage. En effet, les mères souffrant de dépression post-partum auraient tendance à être moins rigoureuses sur les visites de santé, la vaccination, l'utilisation de dispositifs de sécurité pour la maison, sur le placement sécuritaire du bébé pour dormir [41], ou sur l'utilisation correcte des sièges voiture [42]. Des effets ont également été observés sur la manière dont la mère va interagir avec l'enfant, avec une hostilité plus importante, une réponse moindre [43, 44] et moins de coordination avec le toucher et le regard de l'enfant [45]. Enfin, dans les cas les plus extrêmes, la dépression post-partum est associée à des risques plus élevés de négligences ou d'abus sur les enfants [46].


Effets de la dépression maternelle sur l'enfant :

La présence de symptômes de dépression chez la mère a été associée à la manifestation de difficultés comportementales chez le jeune enfant, et ce, jusqu'à l'adolescence [47, 48]. La sévérité et la chronicité des symptômes dépressifs semblent également jouer un rôle important à ce niveau [49]. D'un point de vue cognitif, le langage et le quotient intellectuel semblent affectés par la présence de symptômes dépressifs maternels, et ce jusqu'à l'adolescence [50, 51, 52]. Une hypothèse serait que les mères atteintes de dépression post-partum auraient moins tendance à proposer ou créer des opportunités d'apprentissage [53]. A nouveau, la chronicité et la sévérité semblent au cœur de ces effets [52]. Enfin, d'un point de vue physique, la présence de dépression post-partum sévère et chronique a été associée à un moins bon fonctionnement cardiovasculaire [54], des taux plus importants d'infections gastro-intestinales et d'infections respiratoires [55] ou encore à des effets potentiels sur la croissance [56, 57].



Et papa ?

Affectant un à deux hommes sur dix, la dépression post-partum paternelle est une réalité. L'accueil d'un nouveau-né dans la famille est une épreuve et il y a un risque que les demandes dépassent les ressources familiales disponibles. La dépression post-partum est une pathologie connue et reconnue chez la mère, d'ailleurs celle-ci est un facteur de risque de développement de symptômes dépressifs pour le père. Nous avons passé en revue les conséquences potentielles de la dépression post-partum maternelle mais celle développée chez le père ne laisse pas non plus l'enfant et la famille indemne. En effet, la dépression post-partum chez le père peut interférer avec le développement de l'enfant, son attachement, et sa santé mentale à court, moyen et long terme [58].

Certains facteurs semblent augmenter les risques pour les pères de développer des symptômes dépressifs lors de la naissance de leur enfant : Des antécédents de dépression, la satisfaction qu'ils éprouvent à propos de leur vie de famille, leurs attentes, l'anxiété au cours de la grossesse, l'efficacité de la gestion de la douleur au cours de l'accouchement et les interventions médicales post-partum [59]. Alors que cette dépression est très étudiée chez les mères, peu d'études s'intéressent à l'effet de la naissance d'un enfant sur la santé du père. Néanmoins, la littérature scientifique commence à se développer sur ce sujet. Cela semble essentiel afin de permettre une compréhension du bien-être familial dans sa globalité.

Une famille est une unité indissociable. La moindre perturbation de ce fragile équilibre peut engendrer des conséquences plus ou moins importantes sur l'ensemble de la famille et notamment sur le développement de l'enfant. Reconnaitre les signes, les accepter et trouver de l'aide auprès d'un professionnel sont des démarches essentielles pour améliorer son propre bien-être mais également celui des personnes qui nous sont chères.



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