Éducation par la peur

14/11/2022

Voix d'experts - Asseoir l'autorité parentale par la peur, bonne ou mauvaise idée ?

M. Manard


En tant que parent nous disposons d'une sorte de « pouvoir » naturel sur les enfants. Ceux-ci dépendent directement de nous, d'un point de vue physique, pour assurer leur survie, mais également d'un point de vue psychique, en termes d'attachement, de sécurité affective et de régulation émotionnelle (entre autres).

Au niveau environnemental, l'enfant a besoin d'expérimenter, pour apprendre et se développer. Comme tout bon chercheur, il lui arrive de louper ses essais et cette erreur est souvent considérée par nos yeux d'adultes comme une bêtise, notamment quand cette erreur se reproduit.

Concernant le développement émotionnel, la régulation des émotions reste un domaine complexe, pour de nombreux adultes. Les enfants, en plein apprentissage de ces aspects peuvent régulièrement être totalement dépassés par les émotions qui les traversent, donnant lieu à des tempêtes, voire des ouragans émotionnels pour lesquels nous avons parfois (souvent ?) des difficultés d'accompagnement.

Dans les deux situations décrites précédemment, l'envie d'user d'une autorité par la peur ou l'intimidation, en asseyant notre pouvoir sur l'enfant pour faire cesser ce comportement (de recherche environnementale ou de difficulté de régulation émotionnelle) est souvent rencontrée, voire conseillée par certains. Est-ce vraiment utile d'obtenir « l'obéissance par la peur » ? Qu'en dit la science ?


Les techniques éducatives sévères (« Harsh parenting »)

Ce type de techniques, très répandues et parfois vantées pour leur efficacité directe sur l'obéissance des enfants, semble de plus en plus remise en question dans la littérature scientifique. En effet, ce type de pratique parentale entrainerait des effets délétères sur de nombreux aspects développementaux. Par exemple, une étude observe une association entre un style parental sévère, utilisant des violences verbales et physiques (sans pour autant être considérées comme une maltraitance à proprement parlé) chez des enfants entre 52 et 83 mois (soit entre 4 et 7 ans), et un retard de développement verbal, des difficultés de comportement et des troubles du sommeil. Par ailleurs, plus le style parental sévère est fréquemment appliqué, plus la relation avec les effets délétères cités s'intensifie. Cette relation est similaire pour les enfants des deux sexes, atteignant un pic à l'âge de 5 ans et est d'autant plus fort dans les familles disposant d'un niveau moins élevé d'éducation [1].

Dans le même ordre d'idées, une large méta-analyse [2], portant sur 1435 études, évaluant les liens entre style parental et difficultés comportementales des enfants et adolescents, observe différents résultats intéressants. Premièrement, la chaleur parentale, le contrôle comportemental, l'encouragement de l'autonomie et le style démocratique montre très peu d'associations négatives à court et long terme avec des difficultés comportementales (agressivité, impulsivité, inattention) [voir aussi 3]. A l'opposé, le contrôle autoritaire et/ou sévère et rigide, le contrôle psychologique, le laxisme ou la négligence sont plutôt associés à des expressions comportementales problématiques [2].

Selon les recherches, les styles parentaux durs, inconstants, insensibles ou hostiles constitueraient une forme d'adversité sociale précoce. Cette adversité est associée à des difficultés d'ajustement (notre capacité à s'adapter aux évènements difficiles) et à des risques accrus de troubles de l'humeur et du comportement [4], ainsi qu'à des difficultés sociales, notamment par les difficultés de régulation et de reconnaissance émotionnelle [5]. De plus, le style parental dur ou sévère est également associé à un désengagement moral, favorisant l'apparition d'agressivité à l'adolescence [6, voir aussi 7 et 8]. Enfin, ce style parental autoritaire ou sévère semble pouvoir prédire l'agressivité et les comportements délinquants [9].



L'attachement

La parentalité autoritaire/sévère, de la part du père et/ou de la mère, apparait associée au développement d'un attachement insécurisé avec les deux parents. De plus, cet attachement insécurisé semble influencer le développement d'anxiété sociale chez l'enfant, notamment lors de l'adolescence [10, voir aussi 11 pour le développement de troubles internalisés]. Par ailleurs, le type d'attachement apparait lié au style de parentalité appliqué via la réactivité de la réponse parentale aux besoins de l'enfant [12].

L'attachement est une caractéristique qui se développe au cours de l'enfance mais semodule tout au long de la vie et va influencer la manière dont nous abordons notamment nos relations avec autrui. Par ailleurs, l'attachement semble associé au développement des compétences pro sociales (empathie, sympathie, altruisme, et culpabilité). Globalement, un attachement dit « sécurisé » chez l'enfant et l'adolescent a pu être associé à une meilleure capacité d'expression de l'empathie et de sentiments de culpabilité, de pardon et de honte [13]. De plus, le développement des capacités de régulation émotionnelle permettraient de moduler cette association entre attachement et empathie [13]. Renvoyant à nouveau à l'importance de favoriser un développement sain de la régulation émotionnelle chez l'enfant (voir article régulation émotionnelle).

Une étude intéressante en regard du débat sur le time-out concerne le lien entre attachement, gestion du stress et réponse cérébrale à la « douleur sociale », notamment le sentiment d'exclusion. De façon intéressante, des chercheurs observent que la proximité sociale aux figures d'attachement protège des effets délétères du stress, permettant d'améliorer la réponse adaptative à la détresse provoquée en cas d'exclusion sociale [14]. De plus, étant donné que le parent sert de co-régulateur émotionnel et physiologique de l'enfant, sa présence apparait essentielle afin d'aider au mieux l'enfant à retrouver un équilibre [15]. Enfin, la relation parent-enfant semble également soutenir les capacités de résilience, y compris chez des enfants présentant un risque accru de développer des symptômes anxieux [16].

Qu'on se rassure, les difficultés d'attachement peuvent être améliorées. En effet, une étude observe que les interventions parentales améliorant la sensibilité maternelle permettaient d'améliorer l'attachement désorganisé [17].

En termes sociétaux, le style d'attachement apparait également important au niveau collectif. En effet, une étude a évalué le lien entre le style d'attachement et l'orientation politique [18]. Basée sur des recherches suggérant que les capacités psychosociales de l'enfant (régulation émotionnelle et capacités à coopérer) étaient associées à de meilleurs taux de participation politique à l'âge adulte [19], cette étude observe différents résultats intéressants. D'une part, les convictions parentales de la mère, à propos notamment de l'éducation autoritaire étaient liées à un conservatisme plus important des enfants à l'âge de 26 ans. De plus, un tempérament plus craintif à l'âge de 4.5 ans était également aussi associé à un plus grand conservatisme. En termes d'attachement, les enfants présentant un attachement anxieux à l'âge de 36 mois présentaient des convictions politiques plus conservatrices à l'âge de 26 ans [18].



La santé

De façon globale, le style parental autoritaire semble également pouvoir exercer des effets sur la santé de l'enfant et notamment son système inflammatoire. En effet, certains chercheurs observent une relation entre le stress familial et des facteurs inflammatoires systémiques [20]. Cette réactivité au stress parental induit, notamment dans le cas de parentalité autoritaire ou rigide, va se traduire par des réponses du système nerveux autonome [9].

Concernant le sommeil, la parentalité sévère ou autoritaire a pu être associée à la qualité du sommeil. En effet, une parentalité dite sévère appliquée chez les enfants de 6 mois serait associée à une moindre qualité de sommeil à l'âge de 18 mois. Ces difficultés de sommeil seraient ensuite associées à des difficultés comportementales, telles que des comportements agressifs à l'âge de 84 mois (soit 7 ans) [21].

Enfin, certains spécialistes considèrent que les soins parentaux vont permettre d'agir comme co-régulateur de l'homéostasie (sorte de stabilisation ou réglage) physiologique et émotionnelle de l'enfant [15]. Par ailleurs, une étude observe que la réactivité de la mère aux besoins de l'enfant permet de prédire le développement de la peur chez les enfants. En d'autres termes, plus les mères étaient sensibles lors de leurs interactions avec leur enfant de 4 mois, moins les enfants présentaient de peurs entre 6 et 12 mois [22].



Au niveau cérébral et neurobiologique

La parentalité sévère semble pouvoir influencer la structure du cerveau. Une étude impliquant 2410 enfants ayant été élevés avec une parentalité sévère ou rigide à l'âge de 3 ans, selon les déclarations parentales, avait une implication sur le volume cérébral, tant au niveau de la matière grise (le cortex, les corps des neurones), que la matière blanche (permettant aux neurones de communiquer) et de l'amygdale, noyau central impliqué dans la régulation émotionnelle et l'encodage de souvenirs, principalement associés à des émotions [23]. Entre 2,5ans et 9 ans, des chercheurs ont également observé que la parentalité sévère à haut niveau était associée à une réduction des volumes cérébraux des régions préfrontales et de l'amygdale par rapport aux enfants évoluant dans une ambiance parentale moins coercitive [24]. Une autre étude s'est intéressée au volume du striatum, une structure impliquée dans le développement des troubles dépressifs. Ces chercheurs observent, chez des enfants entre 5 et 9 ans, que la parentalité dite « dure » était associée à des volumes striataux inférieurs et à la présence de symptômes dépressifs plus importants que dans le cadre d'une parentalité plus positive [25]. Chez les enfants plus âgés (8 à 13 ans), la parentalité dure ou inconstante aurait tendance à altérer l'épaisseur corticale des régions pariétales et à diminuer la surface corticale dans les régions temporales et pariétales, suggérant que le type de parentalité peut affecter le développement des régions dévouées au fonctionnement sensori-moteur et social de l'enfant [26]. Par ailleurs, une diminution de connectivité est observée entre des régions cérébrales associées à l'anxiété et à la gestion émotionnelle chez des adolescents, selon les niveaux de sévérité parentale [27].

Au niveau cognitif, une autre étude s'est intéressée à la réponse cérébrale des enfants évoluant dans un contexte parental autoritaire (usant de punitions) lors de la commission d'erreurs. Dans cette étude les auteurs ont évalué les réponses cérébrales d'enfant de six ans ayant évolué dans un contexte parental autoritaire depuis leur trois ans. Le style parental autoritaire permet de prédire la sensibilité à l'erreur, augmentant la réponse cérébrale caractéristique suivant une réponse inadéquate. Ces mêmes enfants étaient d'ailleurs plus nombreux à présenter des troubles anxieux [28].

Au niveau génétique, certaines prédispositions vont interagir plus ou moins fortement avec le style de parentalité utilisé. De façon intéressante, des chercheurs ont observé une relation entre une variante génétique (BDNF pour brain derived neurotrophic factor), le style parental et le développement de troubles d'opposition ou de callous-unemotionnal traits (ensemble de caractéristiques impliquant un manque d'empathie, de sensibilité, etc...). En d'autres termes, cette étude observe que le style parental intrusif ou sévère sera d'autant plus associé au développement de ces deux troubles lorsque l'enfant est porteur d'une variante particulière du gène BDNF (allèle met). Toutefois, les comportements dits « callous unemotional » étaient prédits par le style parental intrusif ou sévère chez le jeune enfant (entre 6 et 12 mois) et les troubles oppositionnels étaient prédits par cette parentalité qu'elle soit appliquée chez le jeune ou moins jeune enfant (24-36 mois) [29].

Par ailleurs, nos gènes peuvent être transformés au cours de notre vie selon les évènements auxquels nous sommes confronté.e.s. C'est ce qu'on appelle l'épigénétique. Certains chercheurs [30] se sont intéressés à l'axe HPA* et l'influence des expériences négatives vécues dans l'enfance, notamment via un style de parentalité sévère, sur les gènes liés à cet axe. Ils observent effectivement que ce type de parentalité entraine les mêmes effets délétères sur les gènes que les expériences de vie extrêmes d'abus et de négligence.


* L'axe HPA est un système cérébral complexe impliqué dans la régulation des réponses que notre cerveau va produire face au stress. Lorsqu'il est activé, l'hormone du stress, le cortisol, va être sécrétée. Lorsque cet axe est activé de façon répétée, son activation et sa régulation risquent de connaitre des dysfonctionnements, entraînant une certaine vulnérabilité pour la régulation des épisodes stressants rencontrés ultérieurement, voire une fragilité potentielle pour certains troubles psychologiques.



Du côté du parent

L'un des prédicteurs les plus importants du style de parentalité mis en place est justement la manière dont ces parents ont été traités dans leur enfance [4]. Plus précisément, les expériences sociales vécues par l'enfant vont promouvoir le développement de ses compétences sociales, cognitives et émotionnelles. Parmi les sources potentielles de difficulté rencontrée dans l'enfance est l'éducation sévère : une parentalité dure, inconsistante, peu sensible voire hostile. Ce style parental est alors suggéré pour être impliqué dans le développement de difficultés d'ajustement et à des risques plus élevés de troubles de l'humeur et du comportement. De façon peu surprenante, la façon dont les parents, et notamment la mère, ont été éduqués, le style parental qu'ils ont observé étant enfant, semble influencer de façon non-négligeable le style parental mis en place lorsqu'à leur tour iels deviennent parents [4]. Dans le même ordre d'idées, l'efficacité des parents à propos de la régulation de la colère et de l'irritabilité pourrait prédire le recours à un style parental dur et l'irritabilité de l'enfant. De plus, cette irritabilité des enfants est alors associée à des troubles internes et externes de comportement [31].



Conclusion

Les techniques parentales utilisées semblent influencer de façon importante la construction de l'enfant. Le manque d'information, voire la désinformation sur ces sujets selon les spécialisations de certains professionnels ou les convictions personnelles de tout un chacun sont vraiment des facteurs à réguler afin de permettre un développement optimal des enfants. La formation des professionnels et l'accompagnement adéquat des parents est nécessaire [32]. Il s'agit là d'un enjeu de santé publique et sociétal, les enfants d'aujourd'hui sont les adultes de demain et les adultes d'aujourd'hui nous montrent tous les jours à quel point un changement de paradigme est urgent.


Vos commentaires

Désolant de voir les parents actuels, "faire des menaces, de la manipulation" et j'en passe..
Pourtant j'ai élevé 2 garçons, et ils ont des problèmes psychologiques.. Je cherche à comprendre..

B.N.

Je viens de lire votre étude. Et effectivement j'ai pu ressentir la dangerosité d'une éducation autoritaire et violente. Ma mère a été élevée dans un milieu constamment imprégné de violence et d'interdits. J'ai totalement été bousculée par ma mère. J'ai par contre appliquée une méthode d'écoute d'empathie avec mes deux fils. Je souhaite continuer à être informée et je suis intéressée vivement par vos études. Pensez vous qu'une éducation fort autoritaire peut amener des troubles psychiatriques ? Merci

C.M.



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    Références

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